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LA VERITE : APPROCHE COLLABORATIVE ET CONTEMPORAINE

LA CIVILISATION DE LA TECHNOLOGIE : JUSQU'OU ALLER ?

26 Mars 2021 , Rédigé par Laurent Vivès Publié dans #CIVILISATION

LA CIVILISATION DE LA TECHNOLOGIE :  

JUSQU’OÙ ALLER ?

Laurent Vivès - Ex Praticien Hospitalier - Interniste - Cancérologue

 

D’après Raphaël Llorca, expert pour la Fondation Jean-Jaurès, il y a aujourd’hui une grave crise de confiance envers le progrès et les technologies. Seuls 5% des Français vivraient dans le futur s’ils en avaient le choix contre 65% qui décideraient de vivre dans le passé (1).

Pourquoi le progrès technologique fulgurant est’ il ainsi associé à la crainte du futur ? Ce type de progrès est’ il adapté aux attentes de l’humanité ? A-t-on suffisamment interrogé la place et le rôle de la technologie dans nos sociétés modernes ? Son omniprésence et son impériosité ne finissent ‘elles pas par inquiéter les gens et les priver d’autres désirs cachés inassouvis ?

Pourtant la technologie n’est pas le diable, bien qu’une part de la pensée moderne tende à la diaboliser. Que serait notre vie si elle n’avait jamais existé ? Essayons d’imaginer notre quotidienneté sans elle ? Nous y recourons pour tous les actes de la journée depuis longtemps. Les outils ancestraux comme une pierre polie, une flèche, un récipient étaient déjà des techniques.

1 - Qu’est ce que la technologie ?

Au sens premier c’est l’étude et l’enseignement des techniques. La technique (du grec téchne – art ou savoir-faire) est un ensemble de moyens et de procédés pour arriver à une fin. Parmi ces moyens : l’habileté, les outils, les machines, les méthodes et protocoles. Il existe une multitude de techniques : gestuelles, instrumentales, artisanales, artistiques, industrielles etc… Les animaux et les plantes, aussi, ont de nombreuses techniques

Les vestiges des premières pierres taillées remontent à 2,3 millions d’années. Il a fallu attendre 1829 pour voir Jacob Bigelow, professeur à Harvard, institutionnaliser le terme de « technology » qui aboutira à la création du M. I. T. (Massachusetts Institut of Technology) temple mondial de la discipline. S’en suivront l’industrialisation et toutes les applications modernes.
La technologie étudie et utilise les techniques, les met en synergie, les conjugue. La technique est plus fruste et empirique. La technologie est plus moderne, plus liée à la science et plus complexe que la technique.
 
2 - De la révolution, puis de la civilisation industrielles, aux prouesses actuelles de la technologie
 
La première révolution industrielle serait du 19° siècle (elle reposait sur le charbon, la métallurgie, le textile et la machine à vapeur). La seconde (après la crise de 1929) fut basée sur l'électricité, la mécanique, le pétrole et la chimie. L’industrialisation, le machinisme, le productivisme avaient déjà suscité des mises en garde, dont le livre «  le meilleur des mondes »  d’Aldous Huxley en 1933, et le film   « les temps modernes » de Charlie Chaplin en 1936.

En 1993, le gouvernement fédéral des USA publie les recommandations suivantes : « les États-Unis doivent mettre l'accent sur les technologies pour lesquelles les entreprises ont une capacité à les convertir en un produit commercialisable, pour contribuer au succès continu de nos industries sur les marchés mondiaux" (2). Depuis, la Chine et l’Asie du Sud Est font jeu égal, voire dépassent le monde Occidental dans ce domaine. La technologie n’est plus au service du bien commun mais à celui de la profitabilité. D’un moyen d’adaptation de l’homme à son environnement elle devient un enjeu économique et commercial.

Il y a maintenant plusieurs sortes de technologies : « High tech », « Bio tech », « Green tech », techno-science qui ne s’appliquent plus aux seuls outils et machines. Du technique nous voici à l’organisationnel, au stratégique, aux concepts, et au « virtuel ». L’astrophysique, la médecine, la génétique, les nanotechnologies, le quantique et l’intelligence artificielle sont à la pointe. Les projets de techniques convergentes des N.B.I.C. (Nanotechnologie, Biologie, Information et Cognition) préfigurent un monde en pleine transformation et à l’issue incertaine.

Ceci inquiétait déjà Dominique Janicaud en 1991 : « en un court laps de temps les sciences et les techniques ont transformé notre planète au point d'ébranler des équilibres écologiques et ethnologiques immémoriaux, et de faire douter l'homme du sens de son existence, jusqu'à faire vaciller sa propre identité »

3 - Quelle est la place de la technologie dans notre monde ?

Un couteau est un ustensile de cuisine, il est aussi une arme criminelle. Un bulldozer sert pour le terrassement et la construction des routes, il sert aussi à déforester l’Amazonie. Internet nous offre des services quotidiens, un accès à la connaissance et à la culture, il aide la science. Il véhicule aussi la haine, le racisme, le mensonge et les manipulations. La technologie peut nous procurer le meilleur et le pire, selon pourquoi et comment nous l’utilisons. Maintenant elle a supplanté la technique.

Ainsi la voiture est une technique pour se déplacer sur une route. Avec la technologie elle est devenue un plaisir, un loisir, un objet de luxe, un mythe. La science est peu contributive dans cette évolution, et les sophistications technologiques dont la voiture est censée bénéficier sont peu utiles à sa finalité première.

Depuis environ 10 ans, la technologie, via les smartphones, règle notre vie quotidienne : communiquer, échanger,  s'organiser, connaitre, se déplacer, acheter, soigner, fabriquer, gérer, travailler. Toutes ces activités, et bien d'autres, sont "techno-dépendantes". Notre environnement est techno-médié : domotique, connectique, robotique, télématique se banalisent. Les écrans sont partout. Plus des 3/4 de l'humanité sont concernés par le progrès technique. Grâce aux satellites le monde se rétrécit, l'information circule vite et partout. Les mouvements populaires utilisent les réseaux sociaux pour s'organiser, défendre leurs revendications, lutter contre les oppresseurs. D'autres l'utilisent pour mentir, tromper et haïr. La technologie est mondiale, transgénérationnelle et crée un nouveau paradigme dans la vie des humains.

Elle est omniprésente et devient de plus en plus complexe, nécessitant le recours à d'innombrables moyens intriqués et interdépendants, regroupés au sein de filières et de réseaux, dont l'informatique numérique est la forme la plus aboutie avec ses ramifications quasi infinies. On parle de "révolution numérique".

En matière de technologie, rien n’arrête le progrès, il se nourrit de lui-même, même si l’on ne sait pas trop à quoi il sert. C’est indiscutable, inéluctable, inexorable. Ceci le confirme. «Les méthodes les plus performantes résultant d'une étape du progrès de l'évolution, sont utilisées pour créer l'étape suivante» : Raymond Kurzweil, Professeur au MIT, titulaire du prix américain de la technologie. Il est décrit comme une « machine cérébrale ultime », dans Forbes et comme « un véritable génie » dans le Wall Street Journal. Il est directeur de l'ingénierie chez Google. Futurologue, innovateur, il est impliqué dans l’intelligence artificielle, le transhumanisme, les nanotechnologies et les nano-robots…

La croissance des avancées techniques est exponentielle. Nous ne savons pas vers ou nous allons, ni jusqu’où. Ce que confirme l’illusion des voitures électriques, qui ont un bilan carbone équivalent aux thermiques et dont la fabrication nécessite de grandes quantités de métaux rares (dont le cuivre et le lithium). Elles ont besoin d’électricité produite avec du charbon ou du pétrole. C’est un échec thermodynamique planétaire de la « Green Technologie » et une mystification politico-industrielle.

Le pire est possible avec le nucléaire, l’industrie chimique, les manipulations génétiques, le désastre écologique, les « big datas », l’intelligence artificielle, la perte de la sagesse, voire de la raison. Des génies exaltés comme Kurzweil, les GAFAM, un public insatiable de sa chère technologie, les lobbys industriels plus soucieux du profit immédiat que du bien commun, la faiblesse de l’éthique et une absence de régulation mondiale, constituent un cocktail plus propice à la mise en danger de notre monde, qu'à son épanouissement.

En Mars 2020, Ryan Khurana, jeune et brillant défenseur de l’innovation technologique, finit par dire : « Il se peut très bien que notre potentiel technologique soit si avancé que le réaliser causerait plus de mal que de bien » (3).

Dans l’immédiat, grâce aux prouesses de la technologie, nous avons des vaccins contre la Covid-19. L’Europe resserre ses liens et il y a un frémissement mondial pour l’écologie. On cherche comment réduire le CO2, mais pour l’heure, la reforestation, la frugalité de nos modes de vie et une baisse de la surpopulation, semblent les meilleurs moyens.

4 - Technologie, civilisation, philosophie, rationalité, culture et intelligence collective

4a - Civilisation

Mis à part quelques ethnies primitives ou éloignées, toutes les régions du monde sont impactées par la technologie moderne. Elle est le premier enjeu de puissance. Les civilisations vont s’uniformiser par son biais. La technologie améliore le confort de notre vie quotidienne, la qualité des soins médicaux, la sécurité, l’hygiène, la communication, les transports, l’accès au savoir, etc ... Elle a des liens avec la création artistique. Elle est aussi une culture, surtout pour les jeunes. Elle impacte lourdement les modes de vie, les façons de penser, de se comporter et le fonctionnement de nos sociétés. Elle est la marque principale de nos civilisations, qui s’en accommodent fort bien.
Les modes de vie « technologiques » sont de plus en plus dispendieux et contraignants : consommation énergétique, complexification du quotidien (apprentissages de nouvelles techniques, déshumanisation, automates), assujettissement cognitif aux machines et aux écrans, captation du discernement et fatigue, destruction des emplois.

La technologie accentue les inégalités en sélectionnant ceux qui savent l’utiliser, se l’approprier et s’enrichir avec elle, et en abandonnant les plus faibles qu’elle dépasse ou effraye.

Dans son ouvrage « l’Apocalypse Cognitive » (4) Gérald Bronner montre que le temps dégagé grâce aux progrès technologiques n’a pas été mis à profit pour l’épanouissement cérébral, du fait de la surabondance de l’offre informative et cognitive, attirant l’esprit vers la peur, le sensationnel, les jeux, la sexualité, la conflictualité… La rêverie, la pensée lente, la raison et la sagesse s’étiolent. La multiplication des sources d’informations non régulées, non vérifiables, agressives, malhonnêtes amène Gérald Bronner à dire que « la dérégulation totale me paraît nous priver de nos libertés bien plus qu’une régulation raisonnable… et en ce sens, je me sens rationaliste, car je crois que la raison doit à présent être défendue comme un bien commun dans le débat public ».

4b - Philosophie

Une revue générale de la question « Philosophie et technologie », a été mise à jour en 10.2020 dans «  Encyclopedia of Philosophy » (5). Les philosophes se sont exprimés sur la technique dès le 19° siècle, sans bienveillance à son égard au début, avec une suspicion de rétrécissement de la pensée humaine et d’antagonisme envers l’art et la culture. Au 20° siècle, Martin Heidegger (1953), Herbert Marcuse (1964), Hans Jonas (1966), Jacques Ellul (1977), ont abordé la relation entre la technologie et la vie, la nature, la société et l’épanouissement humain.

Eric Pommier revient sur le sens de la vie selon Jonas (6). Le vivant s’organise en échangeant avec l’extérieur une matière qu’il assimile et qui lui permet de construire son environnement et de se renouveler. Rainer Maria Rilke, affirmait qu’à côté de la petite mort, qui nous frappe de l’extérieur, il y a une grande mort que chacun porte en soi, qui est au centre de tout. La mort ne serait donc pas la négation toute extérieure de la vie, mais elle en est la condition. « C’est pour ne pas mourir que le vivant se déploie. Cette fragilité de l’existence vivante est la condition d’émergence de toute signification ».

En affirmant la coïncidence du monde et de la vie, Hans Jonas (7) revalorise l’animalité, et la végétalité, sans nuire à l’humanité de l’homme. La fuite de la mort n’est pas qu’une lutte pour survivre, mais pour vivre, selon ce que nous sommes. L’homme repousse la mort grâce à la technique et à son savoir faire. Mais il veut vivre aussi pour exercer toute son intelligence et son habileté. Il y a donc un lien vital constitutionnel entre l’homme et sa technique.
 
Depuis 1990 à nos jours, de nombreux autres philosophes nont pas réussi à dire clairement ce quest la technologie, ni à en évaluer les effets sur nos vies, ni à concevoir des institutions qui pourraient permettre un contrôle démocratique de son rôle, selon une éthique appropriée.
 
Jacques Séris, cité par Jacques Bouveresse en 2004 (8), déplore la faiblesse des philosophes à analyser les relations de la philosophie avec la science. Il marque son désaccord avec Heidegger concernant son approche ontologique de la technique, par une pensée éthérée, non dialectique. Heidegger proclame que « la technique est en son essence une chose que lhomme ne peut contrôler ». Séris, lui, croit au progrès et à lapport de la technique.
 
En 2008, Eric Chevet (professeur de philosophie) posait déjà la question : « réduire le progrès humain au seul progrès technique, n’est-ce pas oublier les autres valeurs essentielles qui font la grandeur d’une civilisation ? ». En effet, elle peut aussi s’estimer par sa culture et sa capacité éthique à se donner des objectifs respectueux de la personne humaine et de la planète (9).
 
En 2013, Stéphane Vial publie sa thèse « La structure de la révolution numérique : philosophie de la technologie » (10). Ce remarquable travail vient à contre courant de nombreux points et idées ci avant. Il dénonce l’acrimonie infondée des technophobes comme Ellul, Marcuse et Heidegger, et d’une manière plus générale de la philosophie depuis la fin du 20° siècle, incapable de se renouveler et ratant le rendez vous de la révolution numérique, au profit des informaticiens géniaux et philosophes comme Philippe Quéau, Steeve Jobs et Jeffrey Ullman. Il revisite la notion d'être, à contrepoint des conceptions ontologiques substantialistes, et développe la notion « d'ontophanie » phénoménologique (ontos = être et phanie = voir), ou l'être (faussement réputé virtuel) existe en tant qu'apparition prenant vie par l'effet produit sur l'observateur-utilisateur. Cette conception appliquée à la révolution numérique crée un nouveau paradigme humain-technique par interactions constantes, sources de remodelage de la pensée, des affects, et peut-être de l'identité de l'homme
 
De façon plus simple, Michel Puech (11) nous dit que Sapiens (le sage) est aussi "homo-technologicus", intriqué avec sa technologie aux avancées fulgurantes, ce qui amène l'auteur à vouloir remettre la sagesse au centre des rapports entre l'homme et la technologie. Il considère que “la technologie n’est pas un facteur externe qu’il s’agit de domestiquer. Elle est quelque chose de notre humanité, qu’il s’agit de comprendre, d’interpréter, et de situer dans nos choix de valeurs et d’avenir». Ainsi, des micro-comportements individuels, quotidiens, pugnaces, avec des efforts personnels opiniâtres peuvent nous aider dans cette entreprise.
 
Bernard Stiegler nous semble avoir une vision philosophique plus complète et une mise en perspective de la technique et de la technologie. Pour lui, la philosophie grecque oublie la question de la technique en se démarquant de la Technè, ce « dehors » qui est supposé ne contribuer en rien au savoir, à l’Epistémé. En effet, toute pensée de la technique excède les limites de la philosophie. Dans la « Technique et le Temps » (12) il dit que la technique n'est pas extérieure mais constitutive à l'homme. C'est pourquoi l'homme n'a d'essence que par accident, il est ce vivant qui n'a de qualités que dans un ajout originaire d'artificialité. Son essence est faite d’artéfacts. Tous ses savoirs, et savoir-faire, sont liés à des techniques. Stiegler utilise le mythe d'Épiméthée, comme image symbolique de l'homme sans essence et inachevé, dont son défaut d'origine le rend toujours perfectible, et lie son devenir à sa technique. Les techniques, les artifices, les artefacts, tout comme les arts, sont donc indispensables à la vie de l'homme. Mais tout objet technique est pharmacologique, à la fois poison et remède et ainsi la technologie est porteuse du pire comme du meilleur. Son utilisation industrielle, soumise au marché, au consumérisme et au libéralisme, devient une fin en soi, loin de son utilité première et aboutirait à un appauvrissement de l’esprit…
Enfin, on peut s’interroger sur l’importance de la perte du sens et de la visibilité d’un but final (le Télos), qui va de paire avec le déclin du religieux dans le monde occidental. L’accélération du rythme de vie moderne, place les individus dans une immédiateté impérative, une course contre la montre permanente, qui ne laisse plus la place à la distanciation et à la réflexion. Submergé par le faire, hyper-informé, compétiteur stressé et anxieux, Sapiens n’a d’autre alternative que l’injonction technologique dont il ignore la justification. D’une solution adaptative initiale, la technologie devient une dangereuse et incontrôlable nécessité.
 
4c – Rationalité
 
La rationalité est le mouvement par raisonnement, vers ce qui est raisonnable, puis rationnel. Ce concept a été valorisé par Descartes et les penseurs du XVIIIº, en opposition aux croyances et à l'obscurantisme. La rationalité convient à la démarche scientifique. Adam Smith l'a importée en économie pour optimiser la recherche des profits et l’expansion du capitalisme. Elle est devenue omniprésente, ce que dénonce Max Weber à travers le rationalisme de l’action pratique, qui finit par déboucher vers un « désenchantement au monde ». Au début du 20° siècle en occident, l’univers et Dieu se séparent, les phénomènes physiques sont dénués de sens, les croyances disparaissent.
 
En 1941, Herbert Marcuse a été un des premiers à se pencher sur la rationalité technologique, et en 1964, Il postule que " les décisions rationnelles d'incorporer les progrès technologiques dans la société peuvent, une fois que la technologie est omniprésente, changer ce qui est considéré comme rationnel dans cette société ". Il confirmera plus tard (13) que “ la notion d’efficacité docile illustre à la perfection la structure de la rationalité technologique. La pensée rationnelle se transforme en une force d’ajustement et de conformité ».
Ceci est développé par Serge Latouche en 1998 (14), qui nous rappelle que l’organisation sociale est la plus extraordinaire machine construite par l’homme, dans laquelle il devient le rouage d'une mécanique complexe atteignant une puissance quasi absolue : une méga-machine, qui n’a d’autre finalité que de se développer par l’action de ses rouages humains. De nos jours ce sont les techno-sciences qui dominent, avec l'émancipation du rationnel qui entraine un déchaînement du techno-économique, conduisant à l'effondrement du politique. L'expertise remplace la citoyenneté. La technocratie se substitue insidieusement à la démocratie.
 
En 2010 le philosophe américain de la technique, Andrew Feenberg publie dans un recueil du M.I.T. « Entre raison et expérience : essais de technologie et de modernité “(15). Il y note le poids de la technologie sur la vie démocratique à travers le “déterminisme technologique”, qui conduit les sociétés à des changements de culture et de valeurs et à s’adapter aux impératifs technologiques. Ce déterminisme est universel, il tend vers une homogénéité planétaire. Mais Feenberg souligne aussi la “flexibilité de la technologie”, qui est capable de s’adapter et de se transformer selon les attentes et les choix des humains. La technologie serait un lieu de lutte sociale, un «parlement des choses», sur lequel se jouent les alternatives de la civilisation. Ainsi la signification sociale et la rationalité fonctionnelle sont des dimensions, inextricablement liées, de la technologie. Elles ne sont pas ontologiquement distinctes, mais sont deux aspects d’un objet technique, chacun pouvant être révélé dans un contexte particulier. Feenberg plaide pour une rationalisation démocratique de la technologie et conclut : “La rationalisation dans notre société répond à une définition de la technologie comme moyen de profit et de pouvoir. Une compréhension plus large de la technologie suggère une notion très différente de la rationalisation, fondée sur la responsabilité de la technique envers les contextes humain et naturel”.
 
4d - Culture et intelligence collective
 
Joseph Henrich (16 - 17) propose une interprétation inédite du processus d’adaptation et de développement de l’être humain depuis la préhistoire, basée sur la notion de culture (somme des savoirs accumulés) et d’intelligence collectives. Le cerveau d’un humain a des capacités de base comparables à celui d’un chimpanzé, sauf pour les relations sociales ou il le dépasse largement. C’est donc le cerveau collectif qui est la véritable force de l’homme. Il est le fruit de la vie sociale, de l’imitation, et de la culture (incluant la technique) qui fournit des méthodes et des compétences cognitives. Plus le groupe est grand et structuré, plus l’intelligence collective en bénéficie. Sur le long terme on a observé des infléchissements génétiques induits par le développement culturel (co-évolution gènes-culture). Organisation sociale, culture et technique sont donc intriquées et synergiques.
 
Entre 1992 et 1995, des cartes du génome humain établies par les chercheurs Français du laboratoire Généthon ont été publiées gracieusement. Ce fut une grande avancée vers le partage des connaissances et une belle aventure humaine.
 
L’intelligence collective est amplifiée par internet, les échanges internationaux universitaires et la mobilité des cerveaux. Malgré la concurrence entre les pays et les grandes universités, on assiste à une mondialisation de la recherche et du partage d’informations scientifiques. En médecine, la complexité des connaissances et des techniques utilisées, la multiplication et la spécialisation des activités de recherche, nécessitent maintenant une « recherche translationelle » entre de multiples équipes travaillant dans des centres, parfois très éloignés, qui mettent en commun toutes leurs ressources techniques, stratégiques et intellectuelles.
 
Tous ces partages et collaborations sont moteurs et constituent une des raisons d’espérer en un progrès humain plus global que celui procuré par la seule technologie.
5 - Intelligence artificielle, trans-humanisme, singularité, dérégulation, déraison : quelles perspectives pour la civilisation technologique ?
 
5a - L’intelligence artificielle :
Elle est déjà là, avec ses big datas, ses algorithmes, le machine-learning, l’auto-programmation. Il y a les reconnaissances visuelles, des sons, du langage, des émotions. Des systèmes experts sont capables d’interpréter de l’imagerie, de l’anatomopathologie, de conduire des voitures, des camions, des avions, de composer des symphonies, de battre l’homme à tous les jeux, de résoudre des problématiques complexes et de modéliser le futur. En Chine elle débouche sur un passeport de citoyen avec des points liés aux comportements individuels. Aux USA ce sont les informations sensibles concernant chacun d’entre nous, qui sont recueillies et commercialisées. Tous nos faits et gestes sont répertoriés.
 
Le Dr Loïc Etienne (18) dans « Les sorciers du futur » décrit et futurise le rôle de l’intelligence artificielle en médecine : observation des malades (interrogés et examinés par des robots), élaboration des diagnostics (imagerie, biologie, histologie), chirurgie robotisée, médications personnalisées, greffes d’organes imprimés avec nos propres cellules… Une technologie stupéfiante dans laquelle la relation médecin-malade risque de se diluer et ou il faudra lutter contre les sorciers sans éthique et des malades prêts à tout accepter pour guérir et/ou devenir « immortels ». Loïc Etienne nous invite à ne pas avoir peur de ce nouveau monde. Je dois dire qu’à le lire, le vieux clinicien humaniste que je suis, a eu des frissons dans le dos. Surtout au dernier chapitre quand il évoque des ordinateurs biologiques utilisant la complexité infinie du vivant.
 
En Octobre 2019, Kate Crawford (chercheuse américaine spécialiste des implications sociales des systèmes techniques, des Big Data et des algorithmes), a donné une conférence à Paris : « les biais sont devenus le matériel brut de l’Intelligence Artificielle (IA) ». Elle met en garde contre une extrapolation trop avantageuse de la fiabilité de l’IA, et met l’accent sur les implications sociales, politiques et même techniques de ses utilisations. Les systèmes de reconnaissance faciale, d’aide aux enquêtes policières et d’entretien d’embauche sont imprécis ou biaisés. Certains ont été retirés, car mal paramétrés ou issus de bases de données non performantes. Les voitures autonomes ne sont pas encore au point. L’interprétation des images radiologiques reste incertaine et l’IA est peu utile appliquée aux cabinets de médecine générale. Kate Crawford souligne la nécessité d’impliquer les citoyens dans l’évaluation de l’IA, surtout dans les domaines sensibles comme la médecine, la sécurité et les inégalités.
 
La concentration des techniques et ressources de l’IA dans les seules mains des GAFAM (Google, Appel, Facebook, Amazon et Microsoft) qui sont également détendeurs des Big-datas et d’une richesse gigantesque, est une vraie source d’inquiétude. Car, ils conjuguent la puissance de l’argent et de l’information et se lancent dans des projets incertains, mettant en jeu l’avenir de l’humanité.
 
5b - Le transhumanisme :
 
L’homme a dans l’Antiquité rêvé d'immortalité avec l'Épopée de Gilgamesh ou la fontaine de Jouvence. Le transhumanisme s’inspire de la Renaissance et du siècle des Lumières. Il se veut d’inspiration humaniste mais aspire à transformer l’être humain vers le post humanisme. D’un courant de pensée beatnik, cyberpunk, Max More va poser les prémices du transhumanisme autour de l’amélioration du corps humain par des procédés techniques. Des scientifiques, philosophes, informaticiens vont le rejoindre, maintenant organisés et regroupés en plusieurs institutions dont l'Association transhumaniste mondiale qui débute ainsi son manifeste publié en 1999 : « L’avenir de l’humanité va être radicalement transformé par la technologie. L’être humain pourra subir des modifications, telles que son rajeunissement, l’accroissement de son intelligence par des moyens biologiques ou artificiels, la capacité de moduler son propre état psychologique, l’abolition de la souffrance et l’exploration de l’univers ».
 
Voici les perspectives du transhumanisme selon cette association : Anti-vieillissement, prothèses bioniques, interfaces cerveau-ordinateurs, conception sélective des bébés, manipulations et clonages génétiques, interfaces hommes-machine, immortalité, téléchargement des cerveaux, transferts de la pensée, fabrication et assemblages de molécules par la nanotechnologie, repro-génétique, utérus artificiels (bébés industriels), réalité simulée, colonisation spatiale vers des milliers de galaxies, congélation des humains, piratage du « wetware » (cerveau biologique). Un tissu d’invraisemblances, d’apories qui interrogent sur la santé mentale et le niveau scientifique et moral de leurs auteurs : aller d’Homo Sapiens, vers Homo Technologicus, pour atteindre Homo Deus (de Noah Harari), via le trans, puis le post humanisme, au motif d’exploiter toute la puissance technologique pour transformer l’homme en un surhomme divin. Google, Amazon, Facebook et d’autres, se sont emparés de la chose et y investissement massivement (plus dans l’espoir de profits que par humanisme).
 
Voici ce que le médecin humaniste et expérimenté que je suis a à répondre aux transhumanistes :
 
L’homme est l’aboutissement d’un atavisme cosmique hasardeux, qui a du lutter pour subsister, puis se développer et conquérir la terre grâce à sa technique, son intelligence collective et son organisation sociale. Il porte en lui des invariants : satisfaction des besoins vitaux, peurs (du danger et de manquer), agressivité, sexualité, pulsions, émotions, curiosité, imagination, haine et amour. Il est imparfait, versatile, inconstant, et surtout victime de nombreux biais cognitifs. Son histoire récente, est marquée par les progrès techniques et scientifiques, une explosion démographique, un enrichissement collectif très mal distribué, de grandes périodes de guerres, de violences, de destructions, et d’intolérance. L’évolution actuelle vacille entre une technologie galopante, une perte des repères et un futur inquiétant. Le transhumanisme en profite pour prospérer.
 
Si l’homme doit évoluer vers un homme augmenté, ce n’est pas avec des artéfacts, des machines, des manipulations externes, mais en travaillant sur lui-même pour chercher ce qu’il a de meilleur en lui pour développer tout son potentiel. Vivre en bonne santé et longtemps est possible dès maintenant, il suffit de développer les facteurs de longévité et de lutter contre les facteurs de risque qui sont bien connus.
 
Pour cela voici quelques idées :
1 - vivre dans une société plus juste, débarrassée de la course effrénée vers le profit, du consumérisme et de la pauvreté (qui raccourcit la vie).
2 – retrouver des liens socio-familiaux apaisés, affectueux, bienveillants et respectueux, sans agressivité et sans stress
3 – avoir une bonne hygiène de vie : pas d’addictions, une alimentation équilibrée, du sport, des stimulations cognitives (attention aux écrans, vivent les activités de plein air, le contact avec la nature et les animaux, les jeux, l’expression corporelle, la culture, les spectacles etc…)
4 – avoir un métier et des occupations valorisants propices, au développement personnel
5 – être prudent et attentif à sa santé (vaccinations, visites médicales, propreté)
6 – poursuivre la recherche et les soins médicaux, dépister tôt les maladies, réparer tout ce qui est possible, lutter contre les maladies génétiques, remplacer les organes défaillants, etc… La technologie nous aidera encore beaucoup dans ce domaine
 
L’allongement de l’espérance de vie est une réalité. On peut encore l’augmenter et en améliorer la qualité. L’impact génétique est à considérer avec prudence : le génome est vivant et évolutif, il s’adapte se transforme. Les télomères peuvent s’allonger, l’épigénétique s’améliore. Des facteurs de réparation tissulaires existent, d’autres sont à découvrir. La compréhension des processus de prolifération cellulaire et de la régulation immunitaire est encourageante. Il faut du temps. De plus le vieillissement dépend aussi de facteurs sociaux et environnementaux : stress, suralimentation ou famines, intoxications, conditions de vie et de travail, épidémies, qualité des soins médicaux, accidents, pollutions. Pour les améliorer il faut faire du respect de la vie humaine une priorité indéfectible. Il faut revisiter les institutions mondiales et repenser la géopolitique vers une harmonisation des activités et des organisations sociales, favorisant une démocratie de proximité agissant raisonnablement pour le bien commun et la prévention des risques.
 
5c - La singularité
 
Un mot sur ce sujet dont Raymond Kurzweil est un acteur zélé (19). Pour lui, l’intelligence artificielle et tout le système informatique vont bientôt dépasser l’homme dans tous les domaines, à un point tel que pour survivre il sera obligé de se fusionner avec eux. La singularité est un concept sans preuve scientifique. Le technoprophète évoque un monde virtuel, débarrassé des corps, ou le cerveau sera informatisé et transféré, la pensée planera dans le cosmos lui-même technicisé. Le délire de Kurzweil est sans fin, peut-être inspiré par la Gnose avec la transfiguration des corps humains, migration des âmes vers des organismes parfaits, disparition des maladies, du vieillissement, de la mort, spiritualisation générale de la matière….
 
5d - La dérégulation et la déraison
 
Ce qui précède illustre bien le laisser aller inquiétant dans lequel se trouve notre monde. Le pouvoir de l’argent est énorme, et la technologie alimente l’enrichissement. Des évidences de dysfonctionnements dangereux sont tolérées, ignorées, voire niées (destruction de la forêt Amazonienne, entre autres). Les références à l’éthique sont faibles, d’autant plus qu’elle court après le progrès et se trouve fractionnée dans de nombreux secteurs. Les bonnes intentions comme le délit d’écocide ne font pas recette et aucune autorité n’est capable de les faire respecter. La Chine fait ce qu’elle veut et n’a pas d’états d’âmes. Elle développe ses technologies librement et ne se préoccupe d’écologie que lorsqu’elle est victime de ses propres méfaits. Le monde n’est pas régulé.
 
C’est ce qu’évoque Bernard Remiche, spécialiste en droit international, dans son article « Révolution technologique, mondialisation et droit des brevets » (20) paru en 2002. Il finit par « se poser la question de savoir si l’on ne va pas à terme vers une dualisation croissante de l’économie mondiale ». Car les brevets d’invention, initialement crées pour protéger les inventeurs, ont été captés par quelques grandes entreprises réalisant l’essentiel de l’innovation, laissant la masse des pays ayant peu de capacités novatrices, prisonniers de l’Accord ADPIC. La juridiction internationale ne régule plus la répartition planétaire de l’innovation.
 
La pandémie Covid-19 a révélé (s’il en était besoin), la défaillance de l’O.M.S., la faible solidarité internationale dans la ruée vers les vaccins et l’impunité des pays contaminants. Les pollueurs ne sont pas inquiétés, les juridictions internationales n’ont aucun pouvoir. Les fake-news, les cyber attaques, le complotisme pullulent impunément.
 
La mondialisation dérégulée laisse libre cours à un progrès technologique frénétique, déraisonnable, même s’il se réclame du rationalisme.
 
Le rationalisme n’est pas la raison et encore moins le raisonnable, qui lui, a trait au juste milieu entre tous les excès, dont le fanatisme, le dogmatisme, le risque, le profit et l’inertie.

5e - Quelles perspectives pour la civilisation technologique ?

Pour Karl Marx, dépasser le capitalisme n’impliquait pas seulement d’en finir avec les injustices et les crises économiques, mais aussi de démocratiser les systèmes techniques, de les placer sous le contrôle des ouvriers. La technique se trouvant ainsi libérée des impératifs du capitalisme, rendrait possible un développement différent. En 1920 Georg Lukacs, va reprendre la théorie Marxiste du fétichisme des marchandises et celle de la rationalisation formelle de Max Weber, pour créer la notion de « Réification » dans laquelle l'universalité de la forme marchande, fonctionne selon ses propres lois, dissimule toute trace des relations interhumaines et conditionne toute la vie extérieure et intérieure. C’est la déshumanisation et la chosification des individus et des idées, amplifiées plus tard par la technologie et les grandes villes. On assiste aujourd’hui à une dépersonnalisation des relations humaines, un anonymat citadin, un détachement apathique au monde. L’avenir porté par de grands sujets collectifs n'est plus. La réification conduit à la mise en cage de l’être, à la perte du « soi » et de l’espérance.

Axel Honneth (21) a actualisé le concept de réification autour des relations humaines : intersubjectivité, reconnaissance émotionnelle, empathie, sympathie. L’affirmation de soi dépend de la reconnaissance des autres, faute de quoi c’est la réification. Le néo-capitalisme technologique aggrave les tensions, les compétitions, il faut se plier au but à atteindre, être performant. On finit par s’auto-réifier. La technologie prend le travail de l’homme par le machinisme et les automatisations. Après les travaux manuels c’est au tour des métiers hautement qualifies d’être menacés  par l’intelligence artificielle

Pourtant le déterminisme technologique n’est pas rédhibitoire, et une maîtrise sociale démocratique du progrès technique est possible, car c’est le consommateur qui a la possibilité d’utiliser ou non les innovations.

Un mot du rapport « risque-innovation ». L’innovation vient après la technologie, c’est un moteur évolutif. Elle est liée à la prise de risques, à la fois dans sa conception, sa réalisation et son utilisation. Elle peut concerner des techniques, des concepts, des méthodes et des réponses à de nouvelles problématiques. Certains pays, sociétés, entreprises ont plus de propensions à la prise de risques et à l’innovation, alors que d’autres préfèrent la sécurité et le conservatisme, ou la copie. Le monde change, il faut s’adapter. Cela passe par la prise de risques et des innovations. Le tout est de savoir leur utilité et vers ou aller.

Aujourd’hui on peut imaginer trois chemins possibles (les 2 derniers pouvant se conjuguer) :

 1 - poursuivre dans la voie actuelle avec le « techno-boutisme » absolu, la déraison, le trans-humanisme et l’apocalypse écologique

2 - essayer de maitriser et de réguler l’innovation technologique par une réflexion sur son utilité, son éthique et sa place dans les sociétés futures (le projet Européen des techno-convergences NBIC est un premier pas).

3 - évoluer vers une économie verte innovante, aidée par des modes de vie plus frugaux et respectueux de l’environnement, et une coopération internationale efficace (voire contraignante pour les impétrants).

L’expérience de « solarimpulse » promue par Bertrand Piccard (tour du monde en avion solaire) qui recense tous les projets « éco protecteurs » semble déjà un progrès. La disparition de Donald Trump peut aider, mais il reste Bolsonaro, Xi Jinping et d’autres.

Le graphique ci-dessous montre l’importance des progrès à réaliser pour l’énergie renouvelable. La technologie peut aider aussi dans ce domaine, ainsi que dans la réduction des dépenses énergétiques.

LA CIVILISATION DE LA TECHNOLOGIE : JUSQU'OU ALLER ?

 

6 - Résumé et conclusion
 
Depuis la première pierre taillée la technique permet à lhomme de sadapter et de se développer. Au début elle répondait à la nécessité de survivre. Depuis, chaque nouvelle technique sert le quotidien et favorise la création d’autres techniques.
 
L’homme et sa technique ont ainsi progressé ensemble. Est-ce encore vrai aujourdhui ? Si lon considère le progrès comme le seul perfectionnement et décuplement des moyens techniques, la réponse est oui. Mais certains de ces moyens sont très puissants, utilisés à des fins dangereuses pour lenvironnement et sont peu éthiques. Sont ils tous nécessaires ? Les besoins vitaux et existentiels de lhomme semblent plutôt satisfaits malgré les grandes disparités planétaires.
 
Il nous semble que face à l’échéance prégnante du réchauffement climatique, la technologie constitue, pour le moment, plus une interrogation quune solution. Avant de la diaboliser ou de la déifier, l’homme doit se sentir responsable et analyser son rapport avec elle afin de la maitriser au lieu de la subir.
 Le décalage saccroit dangereusement entre l'ampleur des avancées de la technologie et le développement de lesprit humain. La rationalité de la technologie se dissout dans son autojustification. Elle devient un mythe, nourri par lillusion du bienfait absolu de la science et par laffaiblissement de la pensée philosophique. Des gens commencent à ne plus y croire et le pessimisme gagne.
 
Cependant, trop dintérêts économiques et financiers sont en jeu et lhomme est trop installé dans la civilisation de la technologie pour en freiner sa progression immédiate. Il sinterroge maintenant et commence à s’épuiser avec la frénésie de la technologie, qui le prive dautres besoins comme la quiétude, lestime de soi et des autres et un contact revivifiant et épuré avec la nature.
 
Malgré tout, il doit être possible de concilier l’activité économique, l’innovation et le respect de la nature par une approche plus responsable et innovante, capable de préserver la planète, et doffrir à chacun de quoi vivre en paix, dans le respect mutuel et le partage. La technologie peut jouer un rôle utile pour ce faire.
 
Cela devra certainement passer par des initiatives populaires fortes et organisées venant de certains « publics », plus avertis et informés, au sein des masses de consommateurs apathiques. Il faudra des régulations législatives et éthiques, la fin de la guerre économique et le retour à des périmètres dactivité plus restreints, permettant une réelle démocratie de proximité et de coopération.
 
Face au danger écologique et à lineptie de certains modes de vie et de pensée (consumérisme, irrespect de la nature et de son prochain, prévalence de lavoir sur l’être et du moi sur le nous, guerre économique, fanatisme, racisme, etc), nécessité fera loi, et des changements importants devront survenir pour éviter le déclin, puis la décadence, les conflits et peut être l’eschatologie…
 
Je pense que l’être humain, malgré ses failles, a le potentiel pour gérer cette crucialité proche et j’espère que l’opinion de Friedrich Nietzche « Notre instinct de connaissance est trop puissant pour que nous puissions encore apprécier un bonheur sans connaissance. La connaissance s’est transformée chez nous en une passion qui ne redoute aucun sacrifice. Nous préférons tous la destruction de l’humanité à la régression de la connaissance ! » (Nietzsche. Aurore 1881) ne se confirmera pas : car on peut approcher, questionner, connaitre, apprécier et aimer dans beaucoup de domaines, et en premier lieu dans ceux de l’art et de l’être humain.
 
La connaissance n’est pas la seule source de bonheur….

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BIBLIOGRAPHIE - REFERENCES

1 - Le rapport à la technologie est l’un des clivages majeurs de notre société. Anne Taffin ; Maddyness, 19.10.2020 https://www.maddyness.com/2020/10/19/raphael-llorca-technologie-clivage-france-crise/

2 - Science, Technology, and the Federal Government: National Goals for a New Era. Washington, DC: The National Academies Press, 1993 - http://nap.edu/9481

3 - Technological progress is by far the best way to improve quality of life. Ryan Khurana ; Think, 11.03.2020

4 - Apocalypse cognitive. GéraldBronner ; Puf 6 Enero 2021

5 - Philosophy of Technology . Encyclopedia of Philosophy. Encyclopedia.com. 16 Oct. 2020 <https://www.encyclopedia.com>.

6 - Le sens de la vie chez Hans Jonas. Eric Pommier ;Études, vol. Tome418, no. 4, 2013, pp. 485-495.

7 - Le Phénomène de la vie, vers une biologie philosophique. Hans Jonas ; 1966, De Boeck ; trad. Danielle Lorries, 2001

8 - IV-Les philosophes et la technique. Jacques Bouveresse  dans : Essais IV. Pourquoi pas des philosophes, Marseille, Agonie, « Banc d’essais », 2004, p. 101-133.

9 - La valeur d’une civilisation se reconnaît-elle au développement de sa technique ? Eric Chevet ; Professeur de philosophie au lycée Descartes à Rennes. Philophore. http://chevet.unblog.fr/2008/11/17/la-valeur-dune-civilisation-se-reconnait-elle-au-developpement-de-sa-technique-ts/

10 - La structure de la révolution numérique : philosophie de la technologie. Stéphane Vial ; Philosophie. Thèse. Université René Descartes - Paris V, 2012. Français. NNT : 2012PA05H014

11 - La technique et la nature humaine. Pour l’homo sapiens technologicus, ce n’est pas technologicus qui pose problème, c’est sapiens. Michel Puech ; 11.09.2005, 1er Festival francophone de Philosophie, « Origines et identité », Saint-Maurice, Valais, Suisse. http://michel.puech.free.fr

12 - La Technique et le Temps. Bernard Stiegler ; Paris, Galilée : tome 1 : La Faute d’Épiméthée, 1994 (ISBN 2718604409)

13 - Quelques implications sociales de la technologie moderne. Herbert Marcuse, dans « Le Contexte De La Théorie Critique » ; Archives De Philosophie, vol. 52, no. 3, 1989, pp. 4

14 - La société moderne face au défi technologique : la mégamachine et le destin. Serge Latouche ; 1998, Études internationales, 29 (3), 669–681. https://doi.org/10.7202/703923ar

15 - Between reason and experience : essays in technology and modernity. Andrew Feenberg ; foreword by Brian Wynne ; afterword by Michel Callon.2010 Massachusetts Institute of Technology. ISBN 978-0-262-51425-5

16 - The Origins and Psychology of Human Cooperation. Joseph Henrich et Michael Muthukrishna ; Annual Review of Psychology. 2021. 72:207–40

17 - Évolution, institutions et intelligence collective au crible de l’« unidisciplinarité ». À propos du livre de Joseph Henrich, L’intelligence collective. Comment expliquer la réussite de l’espèce humaine. Julien Vercueil ; Revue de la régulation, 27 ,  1er semestre - Spring 2020, http://journals.openedition.org/regulation/17041 ; DOI : 10.4000 / regulation.17041

18 - Les sorciers de futur. Loïc Etienne ; Hachette livre (Marabout) 2020

19 - Ray Kurzweil, icone de l'Amérique transhumaniste. Roger-Pol Droit ; Les Echos,  16. 05. 2019. https://www.lesechos.fr/tech-medias/hightech/ray-kurzweil-icone-de-lamerique-transhumaniste-1019463

20 - Révolution technologique, mondialisation et droit des brevets. Bernard Remiche ; De Boeck Supérieur, « Revue internationale de droit économique », 2002/1 t. XVI, 1 (pages 83 à 124)

21 - Réification et reconnaissance. Une discussion avec Axel Honneth. Christian Lazzeri ; La Découverte, « Revue du MAUSS » 2011/2 n° 38,  pages 259 à 285. ISSN 1247-4819 - ISBN 9782707170040

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C
Quelle somme ! Quelle revue de littérature sur les enjeux de la technologie !<br /> <br /> Perdues dans l’océan des possibles, nos frêles embarcations personnelles sont ballotées en tous sens et sont sur le point de couler. N’y a-t-il d’autre choix offert à l’homme que de suivre le courant dominant, celui qui lui promet le plus de sécurité, de longévité, de puissance ? Est-ce que les autres choix que tu décris très bien, ceux de la modération, de l’éthique, de la raison critique et de l’amour sont aujourd’hui capables de résister au courant dominant, si fort, si impétueux ? Ou bien n’en serait plus capable que la seule nature, comme on le voit aujourd’hui ? Quelques malheureux nucléotides s’attaquent pareillement au loup et l’agneau et se moquent des triomphes technologiques ! C'est dans l'empire des Gafam que la mort virale a frappé le plus fort, pas en Afrique!<br /> <br /> En tout cas, ton article a l’immense mérite de sortir le problème technologique des approches manichéennes et surtout de l’idée erronée qu’il n’est que la prolongation moderne du conflit entre la foi et la connaissance, l’Etre et son arraisonnement par la Techné. Il y avait quelque chose d’héroïque dans le défi de la raison humaine à Dieu, lassée par trop de malheurs immérités, trop d’injustices jamais réparées. Ce n’est plus le cas avec la technologie. Le génie humain s’y déploie dans la plus extrême trivialité des objectifs : durer plus longtemps, réparer les outrages du temps, jouer les Casanova à l’âge de Fontenelle écrivant sa pluralité des mondes, se déplacer plus vite, avoir des robots à tout faire…<br /> <br /> C’est peut-être ça, le plus terrible et tu le soulignes avec force, la technologie s’est séparée de la science, du moins de ce que nous nommions autrefois la science, ce saut prodigieux dans la connaissance qui ne nous faisait pour autant pas changer l’environnement de nos vies à pas cadencés et sans raison convaincante.
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